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« Au Refuge, on est fier·ère·s toute l'année »

Updated: 3 hours ago

Huit ans après son ouverture, Le Refuge héberge quarante-deux jeunes LGBTQIA+ à Bruxelles et en accompagne plus de deux cent cinquante. Son directeur général, Dimitri Lemaire, a reçu l'asbl Gsara dans la maison Alan Turing pour discuter de son fonctionnement : accueil des premières vingt-quatre heures, accès au logement, financement, bénévolat. Entretien.



🎧 Écouter l'entretien (13 min 59)



Pierre : Aujourd'hui, en 2026, ça fait huit ans que Le Refuge existe. Ça partait de quel constat ?


Dimitri : Le constat qu'Ali Deberkale et Dimitri Verdonck ont fait à l'époque, déjà à partir de 2010-2011, c'était qu'il y avait beaucoup de jeunes en errance à Bruxelles, dans la communauté LGBTQIA+. Dans le quartier gay par exemple, durant toute la nuit. Ces jeunes étaient en rupture familiale et ne voulaient pas rentrer chez eux et donc allaient de canapé en canapé, chez des amis, si pas tout à fait dans la rue. D'autres étaient des migrants qui ne voulaient pas rentrer dans les centres Fedasil parce qu'ils ne s'y sentaient pas en sécurité, ne voulaient pas dormir là. Une partie des jeunes de la communauté LGBTQIA+ était donc dans des situations de sans-chez-soi.



Dimitri Lemaire, Directeur du Refuge
Dimitri Lemaire, Directeur du Refuge

Pierre : Concrètement, comment ça se passe quand un jeune arrive ? Les premières vingt-quatre heures chez Alan Turing ?


Dimitri : Une demande nous parvient via des partenaires du tissu social, les réseaux sociaux, un coup de téléphone ou un e-mail : plusieurs voies d'entrée, je dirais. Sur cette base, on leur pose quelques questions afin de voir s'ils rentrent bien soit dans la structure Alan Turing (18-25 ans), soit dans celle du CADAL [Centre d'Accueil pour Demandeurs·euses d'Asile LGBTQIA+], pour les demandeurs et demandeuses d'asile. Pour Alan Turing : avoir entre 18 et 25 ans, être en possession d'une carte d'identité belge (ils ne doivent pas obligatoirement être belges mais être en ordre de papiers sur le territoire belge), être de la communauté LGBTQIA+ et exclu à cause de leur orientation sexuelle ou identité de genre. Ils sont alors invités ici à un entretien avec un·e assistant·e social·e et Corinne, la directrice de la maison Alan Turing. Les premières vingt-quatre heures dépende de chaque jeune. Souvent, c'est un soulagement quand ils poussent cette porte : ils ont reçu un e-mail leur disant qu'ils pouvaient venir, ils arrivent avec leur sac, un vieux téléphone déchargé, en se demandant quand même où ils atterrissent. Certains viennent déjà d'autres structures d'accueil, donc connaissent cet environnement ; d'autres n'ont jamais quitté leur environnement familial, et pour eux c'est la toute première fois qu'ils se retrouvent une nuit sans être dans le cocon familial. Ce que nous, on veut, ces premières vingt-quatre heures, le plus important, c'est que l'équipe puisse leur faire sentir, pas leur dire, vraiment leur faire sentir, qu'ils sont dans un safe space.



« Ce que nous, on veut, ces premières vingt-quatre heures, c'est que l'équipe puisse leur faire sentir, pas leur dire, vraiment leur faire sentir, qu'ils sont dans un safe space. »


Pierre : Est-ce que les pouvoirs publics reconnaissent aujourd'hui la nécessité d'une maison d'accueil spécifiquement LGBTQIA+ ?


Dimitri : Les pouvoirs publics reconnaissent la nécessité d'avoir des maisons d'accueil comme la nôtre : on est membre de la Fédération des maisons d'accueil, en tant que structure spécialisée dans le public queer : c'est déjà une avancée incroyable. Toutefois, on ne doit pas aller très loin pour trouver des régions qui ne veulent pas de maisons d'accueil LGBTQIA+. À cinq kilomètres d'ici, en Flandre, il n'en existe pas. Mes interlocuteurs de la région estiment qu'à ce compte-là, il faudrait une maison d'accueil pour chaque public, et qu'ils n'en finiraient plus.



Pierre : Et quant au logement LGBTQIA+ en général ?


Dimitri : Il manque une vision globale. En arrivant au Refuge, je me suis dit : je vais gérer des équipes qui s'occupent de jeunes qui sont en errance, on va leur ouvrir les portes et on va faire en sorte qu'ils se reconstruisent puis repartent. Ici, dans la maison, aujourd'hui même, j'en ai quelques uns qui sont prêts à partir, mais ils n'ont pas accès au marché locatif bruxellois. Et si on parle de Bruxelles, on peut aller au-delà : mes collègues français ont le même problème. Ces jeunes LGBTQIA+ frappent aux portes et revivent des discriminations quant à l'accès au logement. Aussi parce que le marché locatif est de plus en plus cher et pour des jeunes toujours aux études ou au CPAS [Centre Public d'Action Sociale], c'est hors de portée. Même les colocations : comme jeune queer, trans, ce n'est pas facile.


On a un financement qui couvre en tout cas les quatorze jeunes qui sont ici présents mais on souhaite vraiment rééquilibrer les parts publique et privée. Et quand je dis privé, ce sont des femmes et des hommes comme nous, qui font des donations mensuelles ou annuelles, etc., mais aussi des entreprises, et de grands groupes. Je suis allé à la rencontre de grandes entreprises dans le top 10 mondial en termes de richesse. Elles sont fières de nous dire qu'elles ont demandé à leurs employés d'acheter des biscuits au nom du Refuge, nous font une donation de quelques milliers d'euros qui est finalement une donation prise dans la poche de leurs employés. Ces groupes font des bénéfices colossaux. À partir du moment où elles se disent queer-friendly, elles devraient aussi contribuer autrement, en appuyant peut-être Le Refuge ou d'autres associations fantastiques qui travaillent aussi sur les droits fondamentaux, en particulier des personnes queers et les aider. Aujourd'hui, je pense que les entreprises privées les plus riches ont un rôle à jouer en nous aidant. Je le dis toujours : ces jeunes sont peut-être vos employés de demain. Ils ont toutes leurs chances et des parcours extraordinaires. Il faut que ces gens rentrent dans ces grandes entreprises et prouvent que la diversité qui compte. C'est de cette manière qu'on peut se sentir bien au travail aussi.



Pierre : Comment devenir bénévole ou salarié pour Le Refuge ? Est-ce qu'il y a un profil type, par exemple ?


Dimitri : C'est une bonne question, les bénévoles sont non seulement au cœur du dispositif, mais surtout à la base : tout a commencé grâce à eux. Au départ, pas un seul salarié : un appartement et des bénévoles. Et puis des subsides, des assistants sociaux, et finalement la maison Alan Turing et le CADAL, puisque les deux publics sont différents : l'administratif n'a rien à voir entre un demandeur de protection internationale et un jeune en rupture, les trajets non plus, donc le profil des assistants sociaux varie. Aujourd'hui, on a seize équivalents temps plein, mais les bénévoles sont toujours là. Que font-ils ? Ils accompagnent les jeunes qui sont partis. Des bénévoles prennent le relais et gardent le contact (à chacun son rythme, cela dépend vraiment de chaque jeune) simplement pour demander si tout va bien car c'est la première fois qu'ils doivent gérer une facture d'eau par exemple, avec toutes les mauvaises surprises et les incompréhensions qu'on a dans ce genre de paperasse.



Pierre : Vous avez démarré avec un appartement et des bénévoles. Aujourd'hui, ça représente quoi, Le Refuge ?


Dimitri : Aujourd'hui, Le Refuge, c'est une dizaine de maisons et appartements à travers tout Bruxelles, quarante-deux jeunes qu'on accompagne aujourd'hui, qui sont logés chez nous, et plus de deux cent cinquante accompagnés au total. On a commencé à travailler avec des fonds privés : des gens de la communauté ont déposé parfois des sommes importantes et ont permis de décoller, d'employer du monde. Et puis, petit à petit, on a été reconnus, comme je le disais, et les fonds publics sont arrivés. Mais aujourd'hui, ces fonds publics ne sont plus si garantis, on le sait, par rapport à l'actualité. C'est vraiment important pour nous d'essayer de faire passer le message qu'on ne continuera que si on arrive aussi à convaincre la société civile, les uns et les autres, de nous aider.



Pierre : Qu'est-ce que vous aimeriez que les gens comprennent mieux sur votre travail ? Qu'on ne vous demande jamais en interview ?


Dimitri : J'aimerais qu'on comprenne que des lieux comme celui-ci sont nécessaires pour la jeune communauté queer. Comme je l'expliquais, ils ne sont possibles que si le public y met du sien, si le privé nous aide vraiment, à travers des donations de matériel, de vêtements, de lits ou des donations financières. C'est vraiment ces trois axes-là qui permettent à un tel lieu de vivre, je ne dirais pas survivre, mais de vivre, j'espère. D'ici un an, ce que les réformes annoncent n'est pas rassurant. Par ailleurs, leur situation d'errance et de rue coûte bien plus cher à la société que les donations. Il faut que les pouvoirs publics (en tout cas belges, régionaux surtout pour le moment, et le fédéral au niveau Fedasil) continuent de nous appuyer.



Pierre : Et pour les entreprises privées, qu'elles le fassent de manière continue et pas uniquement pendant le Mois des fiertés…


Dimitri : Tout à fait, merci ! En effet, on pourrait nous réinviter, en octobre par exemple. J'ai fait le tour de tous les cabinets, de toutes ces grandes entreprises avec des sièges internationaux. Des présentations, j'en ai quand même donné pas mal. Et à partir d'avril-mai, tout d'un coup, tout le monde se réveille en disant « Vous ne voulez pas venir ? Si, pourquoi ? C'est le Mois des fiertés. Mais nous, on est fier·ère·s toute l'année. »



🎧 Écouter l'entretien (13 min 59)

Le Refuge LGBTQIA+ Opvanghuis : www.lrlo.be, rubrique « Nous soutenir ».

 
 

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